Contexte historique
Au début du XVIIIᵉ siècle, Marseille est un port très actif. La peste existe encore au Proche-Orient, mais l’Europe occidentale n’en connaît presque plus. Malgré des règles sanitaires strictes (quarantaines, lazarets), les risques persistent.
Tout commence avec le navire « Le Grand-Saint-Antoine », qui revient du Levant chargé de précieux tissus destinés à la foire de Beaucaire. Bien qu’une partie de l’équipage soit morte pendant le voyage, le navire est autorisé sous pression économique à débarquer sa cargaison.
En 1720, la cité de Marseille, troisième ville du royaume de France et grand port méditerranéen, est frappée par ce qui sera l’une des dernières grandes épidémies de peste en Europe occidentale. La ville, épargnée depuis plusieurs décennies, doit soudain affronter une crise sanitaire majeure. Les estimations varient, mais on considère que la peste y entraîne la mort de 30 000 à 50 000 habitants, soit un tiers à la moitié de la population locale.Au début, la maladie est parfois confondue avec une fièvre certains médecins hésitent à reconnaître la peste mais le nombre croissant de morts finit par imposer la réalité de l’épidémie.
L’épidémie et la catastrophe sanitaire
Selon l’étude iconographique réalisée par des artistes de l’époque, l’épidémie ne touche pas seulement la vieille ville aux ruelles étroites un terrain traditionnel pour les contagions mais déborde aussi sur les quartiers modernes, représentés par des ensembles d’immeubles, des façades régulières, des perspectives tracées, des fontaines… Autrement dit, la peste ravage tout la ville y compris ses zones les plus « civilisées ». Dans la gravure intitulée Vue du Cours de Marseille (de l’artiste Jacques Rigaud), on voit une véritable scène de chaos : des cadavres parfois nus, parfois vêtus sont entassés dans des charrettes, des vivants les tirent pour les emmener vers des charniers, des corps sont descendus des immeubles à l’aide de cordes. Une femme gisante, un enfant au sein d’une mère mourante ou morte… Ces images témoignent de l’horreur, de l’impuissance et de la dévastation. Des prêtres et membres du clergé apparaissent dans le tableau, bénissant les tas de cadavres, apportant une tentative de réconfort spirituel dans ce drame. L’évêque de la ville (représenté sur la gravure) apparaît comme une figure de soutien moral un symbole fort dans cette époque marquée par la terreur et la mort. À son paroxysme, l’épidémie fait « un millier d’habitants chaque jour », selon les sources historiques à l’époque.
Les efforts et la lutte contre la peste
Face à l’ampleur de la catastrophe, les autorités tentent d’organiser l’évacuation des cadavres, l’enterrement dans des fosses communes, une gestion des zones contaminées. Parmi les personnages clefs, le Chevalier Roze (1675-1733) se distingue : il fait intervenir les galériens du port pour débarrasser l’esplanade de la Tourette des centaines de cadavres qui y jonchent. La gravure montre ainsi non seulement la mort en masse, mais aussi les gestes d’humanité, de désespoir, de devoir un peuple en souffrance, impuissant, mais mobilisé. Malgré ces efforts, l’épidémie persiste en 1722, une reprise de la maladie renforce le traumatisme collectif.
Mémoire, reconstruction et héritage sanitaire
L’impact de la peste ne s’efface pas avec les cadavres. Sur le plan urbain et mémoriel, Marseille change profondément. Le Cours quartier modernisé devient le symbole de cette transformation tragique : il sera renommé Cours Belsunce, en hommage à l’Monseigneur de Belsunce, l’évêque représenté dans les gravures, figure de consolation et de piété durant la peste. Une statue, des plaques commémoratives sont érigées, le souvenir de l’épidémie inscrit dans la ville. Sur le plan sanitaire, l’épisode conduit à un renforcement drastique des règles de quarantaine et de contrôle sanitaire dans les ports. Le lazaret de Marseille (à Arenc) devient une référence, et les bulletins de « Santé de Marseille » relatant l’état sanitaire du port sont envoyés aux puissances européennes comme instrument de veille sanitaire. Plus tard, au XIXᵉ siècle, l’Hôpital Caroline, sur les îles du Frioul, sera dédié au lazaret un témoignage concret de la mémoire sanitaire et de l’importance désormais accordée à la prévention des épidémies.
Un traumatisme gravé dans l’histoire et dans l’image
La Peste de Marseille de 1720-1722 est à la fois un drame humain, une catastrophe sanitaire, mais aussi un événement fondateur pour la mémoire de la ville, pour l’iconographie, pour les pratiques sanitaires. Grâce aux gravures et aux récits des contemporains, l’horreur, la mort, l’effroi restent visibles, mais aussi la solidarité, l’organisation, la tentative d’obéir à l’éthique même en période d’effondrement. Cet événement rappelle que les épidémies bouleversent non seulement des vies, mais des villes, des structures sociales, des représentations et que garder le souvenir est essentiel pour comprendre l’impact réel d’un fléau.