À Marseille, le vieux port n’est pas simplement un décor pittoresque :
il est le témoin d’un riche passé de courants, d’histoires et d’échanges. C’est précisément cette dimension cosmopolite que l’exposition « Aden-Marseille. D’un port à l’autre », qui s’ouvrira le 21 novembre 2025 au 29 Mars 2026 à la Vieille Charité. Au cœur de cette initiative menée conjointement par les Musées de Marseille et le musée du Louvre se dessine un pont de mémoire entre deux cités portuaires que tout semble opposer géographiquement, culturellement et pourtant dont les destins sont intimement liés.
L’idée de cette exposition naît d’une réflexion profonde sur l’histoire des collections marseillaises : à travers certaines de ses pièces les plus anciennes, la Ville de Marseille explore les origines, parfois troubles, des objets qu’elle conserve. Ainsi, le parcours proposé retrace plus d’un siècle d’échanges entre Marseille et Aden, en croisant archéologie, archives et création contemporaine.
Parmi la vingtaine d’œuvres présentées:
on découvre des trésors yéménites, don du passé : des objets offerts à la Ville de Marseille au tournant du XXᵉ siècle par la Compagnie des Messageries Maritimes et par la famille Riès, négociants eux-mêmes liés à Aden par le commerce du café. Ces artefacts, pour certains en albâtre, pour d’autres stèles votives ou brûle-parfums, témoignent de la civilisation sudarabique d’une richesse insoupçonnée une civilisation tournée vers le commerce, l’écriture, la spiritualité, bien avant que les frontières modernes ne redéfinissent les territoires.
L’exposition tisse un récit dans lequel s’entremêlent des pièces prêtées par des institutions prestigieuses comme le Louvre, mais aussi le British Museum, le Kunsthistorisches Museum de Vienne, ou encore le Vorderasiatisches Museum de Berlin. Ce dialogue entre objets venus d’ailleurs permet d’éclairer non seulement l’histoire lointaine, mais aussi les dynamiques de collecte : comment, dans un contexte de rivalités coloniales, ces trésors sont arrivés jusqu’aux musées européens.
Mais l’exposition ne reste pas figée dans le passé :
elle creuse aussi le présent. En retraçant la présence de Marseillais à Aden dès les années 1870 facilitée par l’ouverture du canal de Suez elle révèle des trajectoires de marchands, de voyageurs, de collecteurs. Ces Marseillais étaient attirés par l’essor du commerce maritime, mais aussi par la curiosité scientifique. À l’inverse, des Yéménites ont émigré vers Marseille, notamment à bord des navires de la Compagnie des Messageries Maritimes, devenant manutentionnaires, marins ou installés à terre : petit à petit, une communauté yéménite s’est enracinée dans la cité phocéenne, participant à la diversité humaine du port.
Le commissariat de cette exposition repose sur des personnalités savantes : Ann Blanchet (conservatrice en chef du patrimoine à Marseille), Juliette Honvault (chercheuse à l’IREMAM), Marianne Cotty (conservatrice au Louvre) ont œuvré main dans la main pour structurer ce récit historique et culturel. Leur ambition est claire : rendre visibles des circulations parfois méconnues, interroger les mécanismes par lesquels des objets voyagent, mais aussi poser un regard éthique sur la constitution des collections.
Au-delà l’archéologie, l’exposition invite à la création contemporaine : des artistes yéménites et marseillais dialoguent autour de cette mémoire partagée. Leurs œuvres photographies, sculptures, installations apportent une respiration moderne, une réflexion sur l’identité, la perte, la résilience. À travers leurs regards, Aden et Marseille ne sont pas simplement des points sur une carte : ce sont des espaces vivants, vibrants, marqués par la douleur mais aussi par la beauté.
Le choix d’organiser cet événement dans le cadre prestigieux du Centre de la Vieille Charité donne au propos une résonance particulière. Ce lieu, chargé d’histoire, devient le carrefour symbolique d’une route maritime entre la Méditerranée et la mer Rouge, entre l’Europe et la péninsule arabique. Le vernissage du 20 novembre promet d’être émouvant, avec des performances musicales de l’artiste Shadi Fathi, virtuose des instruments traditionnels persans et kurdes, apportant une dimension sonore et poétique à cette traversée d’un port à l’autre.
Mais l’exposition ne se limite pas à un simple hommage historique : elle tire aussi la sonnette d’alarme. Le Yémen, aujourd’hui meurtri par la guerre, voit son patrimoine culturel gravement menacé. En ramenant à Marseille ces fragments précieux, l’exposition rappelle l’urgence de protéger les monuments du passé, mais aussi de valoriser la mémoire des peuples.
Au fil des salles, le visiteur est invité à mesurer combien Aden, ville stratégique au carrefour des routes maritimes, a joué un rôle central dans les échanges mondiaux. Grâce à son port naturel, protégé et profond, elle fut une escale de choix pour les navires, un point de rassemblement entre l’Orient et l’Occident. À travers les récits de marchands, d’artisans, de collecteurs et de migrants, l’exposition restitue ce carrefour multiforme : économique, intellectuel, humain.
Mais plus encore, cette exposition est un acte de justice culturelle : en révélant la profondeur de l’histoire yéménite et en soulignant l’existence d’une communauté yéménite marseillaise, elle tisse des liens entre passé et présent, entre territoire d’origine et terres d’accueil. Elle appelle à une reconnaissance partagée, un dialogue interculturel, et rappelle que les ports sont des lieux de passage, mais aussi des espaces de rencontre.
En terminant sa visite:
le public repart avec la conviction que Marseille et Aden ne sont pas seulement reliées par des bateaux et des marchandises, mais par une histoire humaine, riche et complexe. Cette exposition est plus qu’un pont entre deux villes : c’est une invitation à repenser l’idée d’un patrimoine partagé, à interroger la mémoire et à célébrer ce qui relie, même quand les océans nous séparent.